Rochefort, un apprenti parmi tant d'autres...

Un ami, un arpète parmi tant d'autres !
Jean nous a quitté dans la nuit du 24 au 25 mai 2005... De là-haut tu nous vois, sache
que nous ne t'oublierons pas... [ses "amis internautes"... Éliane, Yves, Franck
et Pierre...]
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Page 1 : Prologue...
Ces nouvelles pages sont le
témoignage vivant des souvenirs de Jean HIPPEAU un ancien de l'École de Rochefort.
Jean a visité mon site et suite à son message dans le livre d'or, je l'ai
contacté et lui ai demandé s'il voulait bien participer à l'élaboration de nouvelles
pages sur l'École de Rochefort. Il a accepté de nous raconter son vécu à Rochefort et
nous fait part de ses souvenirs d'escadre et de sa modeste participation à la
campagne 39-40.

Jean s'est reconnu sur cette
photo de 2ème année – 2ème brigade ( 1936)
(cliquez pour agrandir)
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1935-1936 :
Rochefort...
Je suis parisien
d'origine, retraité depuis 1979 en Touraine, tout à fait par hasard mais le hasard fait
bien les choses puisque j'y suis toujours et que je m'y trouve très bien.
En 1933, alors que nous étions au lycée en classe de 4ème mon
camarade Maurice Clauss m'annonça qu'il ne poursuivrait pas ses études et qu'il allait
préparer le concours d'entrée à l'École des Apprentis Mécaniciens de l'Armée de
l'Air à Rochefort sur mer.
Passionné par l'aviation, comme beaucoup de jeunes à cette époque,
et par l'épopée des Mermoz, Saint Ex, Hélène Boucher et bien d'autres, je lui
emboîtai le pas. Mes parents étant d'accord et comme il fallait être titulaire du
certificat d'études primaire que nous ne possédions ni l'un ni l'autre, nous avons pris
quelques cours avec un instituteur en retraite, monsieur Châtillon. Nous avons passé,
avec succès, le CEP adultes et nous nous sommes présentés au concours de Rochefort.
J'ai été reçu mais mon camarade, qui m'avait entraîné dans cette aventure, a
échoué; je l'ai complètement perdu de vue.
Je suis entré à Rochefort en octobre 1935. Je quittai ma famille pour
la première fois et l'arrivée un soir d'automne dans une ville inconnue, le trajet
colonne par trois la valise à la main sur une route sombre ne font pas partie de mes bons
souvenirs.
Quelques jours après notre arrivée eut lieu, à l'infirmerie, la
séance des vaccinations. Le préposé à la pose de l'aiguille allait plus vite que celui
qui injectait le vaccin et nous formions une longue file d'attente avec notre aiguille
plantée sous l'omoplate. Certains n'ont pas supporté. Nous devions ensuite garder la
chambre 48 heures et surtout ne pas boire d'alcool. Ceux qui ont enfreint cette règle ont
eu une forte fièvre.
Le programme de première année comportait des cours d'enseignement
général (français, orthographe, mathématiques, histoire et géographie) et des travaux
pratiques à la forge (un burin ou un bédane), à la chaudronnerie (une écuelle ou une
sorte de louche), en menuiserie (assemblage à queue d'aronde), également des notions de
dessin industriel et quelques heures sur une machine-outil, sans oublier l'instruction
militaire théorique et sur le terrain. Vous vous souvenez : "la discipline
faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses
subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants".
Nous apprenions le maniement des armes avec des fusils
"Gras"[1]. C'était un engin d'un autre âge, extrêmement
lourd que nous avions beaucoup de mal à maîtriser. Certains d'entre nous se souviennent
peut-être des ordres de l'instructeur pour tenter, lorsqu'on avait le fusil avec sa
baïonnette sur l'épaule, de les faire aligner : "appuyez sur la crosse, lâchez
de la crosse, rentrez de la crosse, sortez de la crosse…
C'est
avec cet équipement que nous défilions dans les rues de Rochefort à l'occasion du 14
juillet ou du 11 novembre, précédés par la fanfare de l'École qui interprétait
"Le Téméraire" marche qui nécessitait des pas très courts comme ceux des
chasseurs alpins. Comment savoir qui a eu cette idée saugrenue.
Pour le travail nous portions des treillis. La tenue de sortie se
composait d'une capote bleu horizon comme en 14, sanglée par un ceinturon, d'une veste et
d'un pantalon bleu marine un peu chiné, le pantalon serré en dessous du genou. Des
brodequins cloutés (53 clous si je ne m'abuse), des bandes molletières également bleu
marine, une bande de tissu bleu clair, repliée sur elle-même, que l'on nouait autour du
cou, tenait lieu de cravate. Un béret basque presque noir, pas aussi large que celui des
chasseurs alpins mais plus large que celui de Bourvil dans "Le
corniaud",complétait l'équipement.
Pendant deux ans le mythe de la "nouvelle tenue",
pantalon long, blouson et casquette nous a tenu en haleine mais comme l'Arlésienne nous
ne l'avons jamais vue.
Les différentes étapes de la journée étaient ponctuées par les
sonneries de clairon. Comme dans toutes les armées du monde on se levait tôt, à 6
heures je crois et cela me rappelle une boutade de l'un de mes amis, colonel en retraite :
"les militaires ne font rien mais il le font tôt". Nous avions une heure
pour boire le "café" et manger le casse-croûte que l'homme désigné la veille
était aller chercher aux cuisines, en principe avant le réveil.
Venaient ensuite nos ablutions à l'eau froide, les douches chaudes
c'était pour le samedi après-midi. Il restait à nous habiller, plier nos draps et nos
couvertures et les disposer sur le lit selon un ordre bien établi. Entre temps le sergent
de semaine était passé pour vérifier que tout le monde était debout et avait relevé
le nom des malades éventuels.
Les hommes de corvée, désignés la veille, se livraient à des
balayages divers : la chambrée, les couloirs, les escaliers, le tour extérieur des
bâtiments etc…Le problème était de trouver un vrai balai qui ne soit pas seulement
un manche avec quelques poils et certains en récupéraient un la veille au soir et le
cachaient sous leur matelas.
Avant le balayage, pour éviter la poussière, il y avait
l'humidification du sol selon la technique suivante : une boîte de conserve vide, en
général ayant contenu 5 kilos de compote de pommes, récupérée aux cuisines, le fond
percé d'un trou et remplie d'eau. On arrose le sol si possible en dessinant des 8 mais
d'autres arabesques étaient tolérées.
Puis c'était le rassemblement à l'extérieur du bâtiment et le
départ soit pour les salles de cours, soit pour les ateliers ou encore pour l'instruction
militaire. Inévitablement il y avait toujours un traînard qui écopait d'une corvée
pour le lendemain.
A midi nous nous rendions au réfectoire munie de notre quart, de notre
couvert et peut-être de notre assiette en métal mais l'assiette je n'en suis pas sûr.
En général nous trouvions sur les tables un tas de pommes de terre qu'il s'agissait
d'éplucher avant d'être servis. Curieusement les tas n'avaient pas la même importance
car des petits malins étaient venus avant tout le monde et avaient réparti une certaine
quantité de leur propre table sur celle du voisin. Évidemment s'ensuivaient des
discussions sans fin.
La qualité de la nourriture était acceptable et le chef réussissait
particulièrement bien le riz au chocolat. J'étais souvent volontaire pour aller chercher
du "rab". Ma femme a tenté de réaliser ce plat sur mes indications mais il
n'avait rien de comparable avec le souvenir que j'en avais gardé.
Après le repas, retour à la chambrée où nous devions faire notre
lit au carré. C'est une technique très particulière qu'il serait un peu long à
expliquer ici mais à laquelle les sous-officiers d'encadrement tenaient
beaucoup...
Les chambres occupaient toute la largeur du bâtiment, un couloir central
permettait d'aller de l'une à l'autre ou de sortir sur le palier et atteindre l'escalier.
Il y avait 28 lits par dortoir mais seulement 27 apprentis, l'un des lits étant occupé
par un gradé, caporal ou caporal-chef du service général, chargé de faire respecter la
discipline. En général, ils étaient assez débonnaires et tout se passait bien.
Dans la chambrée nous disposions à la tête du lit d'un placard à
deux compartiments, celui de gauche était destiné à recevoir le paquetage
réglementaire, dans celui de droite qui pouvait être muni d'un cadenas, nous rangions
nos objets personnels. Sur une sorte de trapèze de fabrication artisanale, pendu sous le
placard, nous accrochions notre linge de toilette.
Après le dîner pris à 18 heures ou 18 heures 30; quartier libre
jusqu'à l'extinction des feux à 21 heures. Nous pouvions nous rendre dans une salle
d'études pour réviser ou au Foyer du Soldat tenu très sévèrement par des dames de la
Croix Rouge. Elles nous sermonnaient si elles entendaient un " gros mot" et
tentaient de nous infliger une amende pour une boule de billard tombée à terre. Le
samedi soir, moyennant une somme modique, nous avions droit à la projection d'un film
noir et blanc mais tout de même parlant. On ne consommait que des boissons non
alcoolisées.
Le samedi matin était consacré traditionnellement à une revue.
Il y avait le choix, entre :
- revue de détail : il s'agissait d'aligner sur son lit tout son
équipement, complet et propre. Ne pas oublier la trousse de couture.
- revue de paquetage : nous présentions nos tenues et les boutons
dorés de la capote et de la veste devaient être astiqués. Pour ce faire nous disposions
d'une "patience", planchette de bois percée d'un trou prolongé par une fente.
On faisait passer les boutons un à un dans le trou et on les poussait dans la rainure.
Isolés ainsi du vêtement on ne risquait pas de tacher le tissu avec le Miror ou son
équivalent.
- revue de casernement : c'était le nettoyage dans les moindres
recoins de la chambrée et de ses abords, vitres y comprises. Un jour un adjudant-chef de
très forte corpulence, surnommé le "Bombé", nous a réunis et nous a
déclaré : "moi et le lieutenant on est passé derrière le radiateur, c'était
dég…outant". Franche hilarité, lui seul c'était déjà une prouesse mais
avec le lieutenant…
Le dimanche régnait une ambiance très particulière. Nous avions le droit
de faire la grasse matinée jusqu'à 8 heures. L'atmosphère était très détendue,
chacun vaquait à ses petites occupations, rendait visite à ses copains dans les autres
chambrées, ceux qui étaient autorisés à passer la journée en ville se pavanaient dans
leur tenue de sortie. Une négligence dans l'habillement et vous pouviez être arrêtés
au poste de garde et privés de sortie.
Les moins de 18 ans, inscrits préalablement étaient accompagnés sur
leur lieu de culte.
Certains avaient le don de siffler fort et juste, ce n'était pas mon
cas, des airs à la mode du répertoire de Tino Rossi ou autres chanteurs de l'époque.
D'autres jouaient d'un instrument de musique, harmonica, guitare ou banjo. Ces virtuoses
attiraient, autour d'eux, beaucoup d'admirateurs et si vous étiez le voisin de lit de
l'un d'eux, vous aviez beaucoup de mal à préserver votre domaine.
Les apprentis de moins de 18 ans ne pouvaient pas sortir seuls le
dimanche sauf s'ils disposaient d'un correspondant agréé par les parents, celui-ci
devait les prendre en charge le dimanche matin au poste de garde et les raccompagner le
soir avant 21 heures.
Les
autres sortaient en colonnes par trois sous la surveillance d'un sous-officier
d'encadrement, et suivaient presque toujours le même itinéraire : Martrou et son pont
transbordeur, Soubise… Le pas de route (décontracté) était autorisé mais si le
chemin du retour nous amenait à traverser Rochefort nous devions reprendre le pas
cadencé. Lorsqu'il faisait très chaud, pour que nous puissions nous rafraîchir, les
habitants disposaient des seaux d'eau sur le pas de leur porte. A la rentrée de 1936, mes
parents avaient trouvé, moyennant une petite allocation qui couvrait le prix des repas,
une famille d'accueil. Ils s'appelaient Pécastaing, c'était de très braves gens. Je
passais la journée chez eux et je participais à leurs réunions familiales. Quelques
fois nous allions sur les plages de Fouras ou de Châtellaillon ou encore manger des
huîtres à Marennes. Ils avaient deux garçons un peu plus jeunes que moi et je passais
des dimanches très agréables.
Les services généraux : encadrement, garde, sécurité,
ravitaillement, administration etc…étaient assurés par la 13ème Compagnie de l'Air
dont la caserne jouxtait l'École.
En dehors des apprentis, il existait une autre catégorie d'élèves.
Ils étaient plus âgés que nous, quelques uns étaient caporaux ou caporaux-chefs. Je
crois me souvenir qu'ils ne logeaient pas dans les mêmes chambres que les apprentis mais
ils suivaient les mêmes programmes. C'était des "stagiaires", ils s'étaient
engagés directement dans l'Armée de l'Air et après un processus que j'ignore, ils
entraient, me semble-t-il, directement en 3ème année. En principe, nous nous
entendions bien mais j'ai tout de même le souvenir d'une certaine condescendance, d'une
petite minorité, à notre égard.
La discipline était stricte mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir
souffert. Les sous-officiers d'encadrement se rendaient sans doute compte qu'ils avaient
affaire à des jeunes, somme toute, assez faciles à manœuvrer. Je n'ai jamais
entendu parler de vols, de bagarres (à la limite un échange de quelques horions) et à
l'époque il n'était pas question de drogue. Le dimanche soir, il y avait bien quelques
cas de garçons qui avaient dépassé le taux d'alcoolémie tolérable mais c'était assez
exceptionnel et sévèrement réprimé.
Ici j'ouvre une parenthèse pour adresser un reproche aux responsables
de l'époque. Comme les appelés nous touchions un prêt de 50 centimes par jour qui nous
était réglé chaque quinzaine. Alors que la grande majorité sinon la totalité d'entre
nous ne fumait pas, on nous distribuait avec le prêt, 5 paquets de cigarettes dites
"de troupe" ou 1 ou 2 paquets de tabac "gris". Je n'avais jamais
touché une cigarette de ma vie et comme la plupart des apprentis de 1ère
année, j'ai commencé par revendre ma part; certains la gardaient pour leur père.
Quelques temps plus tard je fumais mes 10 paquets par mois. Par la suite c'est moi qui en
achetait à ceux qui n'avaient pas pris cette fichue habitude. Je ne me suis arrêté
qu'en 1979 contraint et forcé par des problèmes respiratoires. Je pense qu'une
modification du règlement, supprimant la distribution du tabac ou à la rigueur la
repoussant à 18 ans aurait été souhaitable.
Les distractions étaient relativement rares, aussi tout était
prétexte à rigolade. Bien sûr il y avait, comme dans toutes les armées du monde, la
bataille de polochons, le lit en porte-feuille, le seau d'eau au-dessus d'une porte mais
aussi, disons, une bonne blague qui nécessitait un matériel spécifique. Il s'agissait
d'une magnéto de départ "empruntée" dans un atelier. Il suffisait de la
brancher sur la poignée en cuivre de la porte de la chambrée et de tourner la manivelle,
dont est munie ce type de magnéto, pour envoyer, selon l'expression consacrée une
"châtaigne" au premier qui entre, en espérant que ce ne soit pas un gradé. La
magnéto engendre un courant de l'ordre de 20.000 volts mais sans danger n'ayant aucun
ampérage. Le problème était de trouver un volontaire pour tourner la manivelle car
l'engin n'étant pas relié a la masse, le manipulateur recevait la même décharge.
Dans le domaine des attractions on peut citer :
Le "Bombé", cet énorme adjudant-chef dont j'ai parlé
précédemment circulait beaucoup à bicyclette et lorsque il traversait la cour, tout le
monde était aux aguets avec l'espoir que, dans un cahot, le vélo plierait sous son
poids. Contre toute attente, le gag ne s'est pas produit de mon temps.
Autre petit plaisir : contiguë à l'École il y avait un petit terrain
d'aviation occupé, en partie par un escadron destiné à l'entraînement des pilotes
militaires et des réservistes. L'autre partie était réservée à la Marine qui
possédait, abrité sous un hangar, un petit dirigeable. Depuis nos fenêtres nous
guettions le retour de cet aéronef car à l'approche du sol, s'il descendait trop vite,
le pilote larguait du lest, en l'occurrence des centaines de litres d'eau, qui arrosaient
copieusement les arrimeurs. Des hurrahs de joie s'élevaient de nos fenêtres.
La Charente coulait au-delà du terrain d'aviation, et des fenêtres de
certains bâtiments nous pouvions voir les superstructures des cargos qui profitaient de
la marée haute pour entrer ou sortir du port de Rochefort.
A plusieurs reprises, nous avons aperçu, au loin, un énorme dirigeable, sans doute le
"Hindenburg" qui assurait le transport de passagers entre l'Allemagne et
l'Amérique. Il avait obtenu l'autorisation de survoler la France et en 1940 le bruit
courait qu'il en avait profité pour photographier nos lignes de défense. Gonflé
à l'hydrogène il prit feu en atterrissant à New-York le 6 mai 1937.
[1]- Du nom du général Gras (1836-1901)qui fit modifier le fusil "Chassepot" et fit adopter le fusil modèle 1874 ou fusil "Gras"
Lien vers les photos inédites de Rochefort
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